Le Rwanda revient sous la plume de Boubacar Boris Diop

Publié le par ACOVIG association des Congolais pour la justice

Le Rwanda revient sous la plume de Boubacar Boris Diop

Le romancier sénégalais s'est investi dans un travail de mémoire à propos du génocide rwandais.

L'écrivain Boubacar Boris Diop à Paris en 2006. AFP/Stéphane de Sakutin

partager

taille du texte

 

«La mise Hôtel» à Kigali, drôle de nom pour l’endroit de leur rencontre: dans cette auberge rwandaise se retrouvèrent en résidence dix écrivains africains réunis en 1998 par l’initiative «Rwanda écrire par devoir de mémoire». Le Sénégalais Boubacar Boris Diop, le Djiboutien Abdourahman Waberi, l’Ivoirienne Véronique Tadjo, le Guinéen Tierno Monenembo et le Tchadien Koulsy Lamko étaient parmi ceux qui ont dit oui à Maimouna Coulibaly et Nocky Djedanoum, fondateurs de l’association Arts et médias d’Afrique et du festival lillois Fest’ Africa à l’origine d’un projet que le temps rend vraiment mémorable.

Quatre ans après le génocide, ces écrivains venaient se rendre compte. Voir par eux-mêmes, pour ne pas rester prisonniers du proverbe de la sagesse populaire wolof que rappelle Boubacar Boris Diop dans la post-face qui accompagne la réédition de Murambi, le livre des ossements, l'ouvrage né de cette résidence:  

«Si tu empruntes à quelqu’un ses yeux, ne t’étonne pas, l’ami, d’être obligé, quoi que tu fasses, de ne voir que ce que lui-même voit.»

A la frontière entre le documentaire et la fiction, ce livre prend avec le temps plus de force encore. Les différents points de vue recueillis par l’auteur, de la victime au sage, du militaire français au fils d’un bourreau, donnent à voir le tableau humain dans toute l’intensité complexe de la tragédie. Murambi entame une seconde vie, avec une post-face inédite. Diop s’y souvient de son ignorance et l’interroge à posteriori.

«Notre problème à nous autres Africains, écrit-il, c’est peut-être surtout une insensibilité qui mérite que l’on s’y arrête un instant.»

Il revient alors sur son parcours, de rencontres en débats à travers le monde, en regrettant une réalité dérangeante mais éprouvée, celle d’un «refus de s’intéresser aux Cent-jours du Rwanda, d’en analyser les mécanismes spécifiques ou simplement en parler». Seule explication:

«L’amnésie, plus volontaire qu’on ne croit, relève sans doute plus de la stratégie de survie individuelle que de l’indifférence.»

Retour d'un voyage bouleversant

Au retour de ce voyage bouleversant, l’auteur avait ouvert un centre de documentation à Dakar, Sénégal: «Il a dû fermer pour des raisons budgétaires, les livres sont conservés par le directeur de l’Espace 30, un lieu culturel qui m’avait généreusement ouvert ses portes.» Il l’avait conçu pour que ses compatriotes sénégalais puissent entendre l’injonction de la Rwandaise Yolande Mukagasana dans son livre: «N’aie pas peur de savoir.»

Ce que Diop pointe onze ans après avoir écrit son témoignage, c’est la prise de conscience du paradygme que représente désormais le génocide de 1994, malgré la difficulté de «penser» les massacres. Ses propos ne sont pas ceux d’un donneur de leçons, mais d’un intellectuel responsable qui en appelle à «l’estime de soi»:  

«Ignorer à ce point sa propre histoire, cela a plus à voir avec un déficit d’humanité qu’avec le simple manque d’information.»

Boubacar Boris Diop n’a jamais eu peur de lancer des pavés dans la mare, à commencer par sa participation à Négrophobie (Editions Les Arènes), réponse à l’essai de Stephen Smith Négrologie, cosignée avec Odile Tobner, la veuve de Mongo Betti, et François-Xavier Vershave, disparu depuis. Son éditeur français, Philippe Rey, accompagne depuis son travail d’essayiste (L’Afrique au-delà du miroir) et de romancier. Cette maison a publié Les petits de la guenon, traduction assurée par l’auteur lui-même de son roman écrit dans sa langue maternelle, le wolof: Doomi Golo paru aux éditions Papyrus à Dakar. On recommandera la lecture de cette traversée intérieure du Sénégal d’hier et d’aujourd’hui aux touristes des plages accueillantes du pays, qui en comprendront l’âme, si présente dans la musique et les paroles de ce livre.

«Papyrus-Afrique, poursuit son auteur, a des dizaines de manuscrits en souffrance! Un peu de volonté politique de nos pays permettrait d’éditer ces ouvrages en langues africaines. J’ai moi-même une pièce de théâtre et des poèmes qui attendent…»

Le souvenir du réel

Dans un récent numéro spécial d’Africultures, Boubacar Boris Diop revient sur la thématique qui lui est chère: «langues africaines et création littéraire». Il y retrace l’exemple du précurseur kényan Ngugi Wa Tongo (dont le nom a été cité pour l’attribution du Nobel de littérature 2010)  et celui, moins connu, du romancier sénégalais Cheik Aliou Ndao qui, ne trouvant pas d’éditeur pour son premier livre en wolof, décidait de l’écrire en français pour Présence africaine…

Aujourd’hui, Boubacar Boris Diop ne vit plus au Sénégal. Basé en Tunisie, il est surtout cet intellectuel voyageur, enseignant la littérature en professeur invité, au Mexique, au Canada, aux Etats-Unis, où un colloque sur son œuvre intitulé «Des mondes et des langues» vient de s’achever. Il y a présenté le début d’un travail de réflexion sur l’écriture:

«Quand la mémoire va ramasser du bois mort elle rapporte le fagot qu’il lui plait», proverbe wolof traduit par Birago Diop.

«J’y vois une somptueuse définition de la littérature: reconstitution du réel par le souvenir, jouissance et liberté.»

Le souvenir du réel rwandais n’a pas fini d’interroger la liberté du romancier qui vit avec cette mémoire longue, aux côtés du héros de son prochain livre, le capitaine Mbaye Diagne, casque bleu sénégalais qui a sauvé des centaines de Tutsi pendant le génocide avant d’être tué accidentellement, le 31 juillet 1994.

Valérie Marin La Meslée

Publié dans Infos Politiques

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

papy 02/03/2012 02:00


Lumumba, 50 ans après, toujours vivant !






Le 17 janvier 1961 reste une page noire dans l'histoire du Congo. C'est le jour où le Premier
Ministre congolais, Patrice Lumumba, et ses compagnons sont assassinés pour avoir défendu une véritable indépendance - politique et économique - pour le Congo. Quelques années plus tard,
en 1964 et 1965, près d'un million de Congolais sont également assassinés par des soldats, des mercenaires belges et américains pour avoir poursuivi la lutte initiée par Lumumba. Pierre
Mulélé, qui a été à la tête de ce mouvement révolutionnaire, est lui aussi assassiné en 1968 par les troupes de Mobutu.


Avant et après l'indépendance du 30 juin 1960, la Belgique et les États-Unis créent les conditions visant à la mise en place du néo-colonialisme au Congo afin de garder la mainmise sur
l'économie et la politique du Congo. Ils soutiennent et portent au pouvoir un régime dictatorial sous la direction de Mobutu qui se maintient pendant 37 ans, avec le soutien des
États-Unis et de l'Europe.


Le 17 janvier 1961, 50 ans après sa mort, intal veut contribuer à tourner cette page noire et à en faire un signe d'espoir pour le futur. Aucun homme politique africain n'est encore aussi
vivant dans les idées et la vie des gens que Lumumba.


Dans sa dernière lettre à sa femme, Lumumba parle du “droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions” et il décrit qu'on a “transformé
l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir”. Il parle d'un “capitalisme dégradant et honteux”.
(1)


Erick, un jeune animateur populaire à Lubumbashi (voir la vidéo) parle de la lutte pour le bien-être du peuple, d'une démocratie fragile et pervertie, d'une politique de privatisation à
l'outrance. Il parle de l'espoir de vivre libre pour lui, pour son peuple et pour toute l'Afrique. Les mots changent, les espoirs restent les mêmes.


Pour intal, l'importance d'étudier l'héritage de Lumumba est double. D'un côté, nous nous
battons ensemble avec nos partenaires au Congo pour les droits et le bien-être du peuple congolais. Le “droit à une vie honorable” est pour nos partenaires une motivation à s'engager dans
un travail d'éducation et de mobilisation de la population dans les quartiers populaires. Ils s'engagent dans la lutte de tous les jours pour leur santé, pour leur bien-être, mais en
s'organisant ils deviennent aussi des acteurs de société qui veulent faire entendre leur voix.


En 2011, devant le défi de nouvelles élections, la question de pouvoir choisir des leaders politiques populaires qui sont prêts à défendre d'une façon conséquente les droits du peuple et
de la nation est brûlante. L'héritage de Lumumba est pour nos partenaires une source d'inspiration dans la lutte pour un nouveau leadership.


De l'autre côté, les jeunes en Belgique (belges et congolais) veulent connaître la vérité sur les relations belgo-congolaises. Toute la vérité et rien que la vérité. Non pas pour
satisfaire une curiosité historique, mais pour alimenter un esprit critique contre ce qui se passe maintenant. Le Congo-pessimisme qui se répand dans les milieux politiques belges et
occidentaux est souvent un paravent qui cache le désir des acteurs économiques et politiques occidentaux de se mêler davantage des affaires intérieures de la RD Congo et de traiter le
pays comme une “cage qu'on peut regarder avec une compassion bénévole” tout en prélevant de cette cage ce qui pourra servir leurs propres intérêts.


Ainsi, nous vous proposons un dossier en 6 parties :



Intro: Lumumba, 50 ans après, toujours vivant!


Chronique d'une intervention: L'ingérence de la Belgique et des Etats-Unis contre l'indépendance du Congo.


Les faits: Lumumba assasiné, l'heure de vérité (Interview avec Ludo De Witte)


Géopolitique: L'Afrique, un continent en lutte contre le colonialisme


Lumumba aujourd'hui: Le palmier coupé repouse toujours


Hommage: Une vie exemplaire (Les derniers mots de Lumumba)