Chebeya : Le mobile d’un crime d’Etat

Publié le par ACOVIG association des Congolais pour la justice

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«La mort de Floribert Chebeya est un assassinat programmé.» C’est la déclaration faite lundi 14 mars par Dolly Ibefo Mbunga, directeur exécutif de l’association de défense des droits humains «La Voix des Sans-Voix» (VSV), devant la Haute cour militaire. «Il y avait plusieurs dossiers que nous avions gérés, des dossiers très sensibles», a-t-il souligné avant d’ajouter que ces dossiers «sont toujours sensibles» et que «lorsqu’on en parle, tout le monde entre en colère.»

La mort de Floribert Chebeya Bahizire est une perte difficile à évaluer tant pour la Société civile congolaise et les organisations de défense des droits humains que pour tous ceux qui sont simplement attachés à des valeurs humanistes de justice, d’égalité et de liberté sans lesquelles la terre ressemblerait à l’antichambre de l’enfer. Tout au long de sa vie, Chebeya s’est battu avec force et conviction pour le respect de la vie et de la dignité de la personne humaine. Il s’est battu pour que le Congo, cette terre de nos ancêtres, soit un espace où il fait bon vivre pour tous.
Huit mois après la mort violente du regretté directeur exécutif de la «VSV» et la «disparition» de son chauffeur et compagnon d’infortune Fidèle Bazana Edadi, les auteurs présumés de ce crime d’Etat tentent désespérément de nier l’évidence. A savoir, que «Floribert» et «Fidèle» n’ont plus été revus en vie après avoir répondu à un rendez-vous fixé ce mardi 1er juin 2010 par l’Inspecteur général de la police nationale congolaise, le «général» John Numbi Banza Tambo. Il ne reste plus dès lors qu’à rechercher le mobile du crime pour identifier la personne qui avait intérêt à faire taire à jamais ce valeureux défenseur des droits humains...
 

Vous avez dit mobile? Plusieurs "dossiers" ont opposé le pouvoir kabiliste au leader charismatique de la VSV. Tenez.

Floribert Chebeya n’a jamais caché en aparté une certaine inquiétude sur le flou qui plane et continue à planer tant sur les origines que le parcours personnel de Joseph Kabila. L’incapacité de celui-ci à rétablir l’autorité de l’Etat et l’intégrité du territoire national dans les provinces du Kivu et la Province Orientale l’intriguait. Il en est de même des moyens colossaux déployés pour éteindre les foyers de contestation dans le Bas-Congo et l’Equateur. Tout en doutant de la loyauté de l’actuel chef d’Etat congolais, ce militant des droits de l’Homme voyait celui-ci plus en «chef autoritaire» qu’en démocrate. Le 24 mai 2006, les faits lui ont donné raison lorsqu’une escouade de policiers a encerclé les résidences de certains membres de l’opposition à moins de deux mois de la tenue du premier tour de l’élection présidentielle. Dans un communiqué daté du même jour, la VSV mettait Kabila personnellement en cause en parlant de «dérive totalitaire qui pèsent de plus en plus sur le processus électoral». Le texte fustigeait par ailleurs «l’instrumentalisation de la police et des services de sécurité par le président Joseph Kabila contre les autres composantes et entités de la transition et la population congolaise.»

Sous la direction de Chebeya, la VSV avait pris la ferme résolution d’assigner le président sortant congolais «Joseph Kabila» et ses exécuteurs de basses œuvres – c’est le cas notamment des «généraux» John Numbi Banza et Raüs Chalwe Munkutu Ngwashi – devant des juridictions internationales. En cause, le massacre en 2007 et 2008 des adeptes du mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo (BDK), rebaptisé Bundu di Mayala. Sous le prétexte de «rétablir l’autorité de l’Etat» dans la province du Bas-Congo secouée par la fraude électorale, des policiers appartenant au «bataillon Simba» ont «canardé» des paisibles citoyens. Bilan : 400 morts et des milliers de blessés. Problème? Il fallait trouver des parents des victimes en Belgique afin qu’ils se constituent partie civile. Coïncidence ou pas, le 31 mai 2010, Chebeya a, en désespoir de cause, fait savoir à des proches la volonté de la VSV de se constituer partie civile. C’est ce même jour qu’il a reçu la «convocation» de se présenter le lendemain au siège de la police. La suite est connue.

L’animosité entre la VSV et le pouvoir kabiliste a pris le relief d’un duel à mort le 15 mars 2009. En cause, la décapitation du Bureau de l’Assemblée nationale dirigée alors par Vital Kamerhe. Dimanche 15 mars, Chebeya et plusieurs animateurs des organisations de défense des droits humains sont arrêtés par des policiers et des agents de l’Agence nationale de renseignements pendant qu’ils préparaient l’organisation d’un sit-in lundi 16 mars devant le Palais du peuple. Objectif : protester contre la violation du principe de séparation des pouvoirs. Floribert Chebeya et ses collègues seront jetés au cachot des services spéciaux de la police (DRGS). Ils seront interrogés par un certain colonel Daniel Mukalay. Celui-ci va les accuser de «faire de la politique» derrière le «masque» d’organisation de défense des droits humains. Après sa libération, «Floribert» a eu ces mots : «Ce qui nous est arrivé venait du sommet de l’Etat.» (Voir rapport FIDH daté juillet 2009 «RD Congo – La dérive autoritaire du régime»). Prémonitoire?

Dans un communiqué daté le 16 janvier 2010, la VSV relayait l’homélie prononcée ce jour par Monseigneur Laurent Monsengwo Pasinya à l’occasion du 9ème anniversaire de l’assassinat du président Laurent-Désiré Kabila. Sujet sensible, le prélat catholique a été littéralement «lynché» par une meute des médias kabilistes. A l’instar de Monsengwo, la VSV exigeait, dans un communiqué, l’organisation d’un procès «juste et équitable» sur l’assassinat de Mzee. « (…), la VSV souhaiterait-elle voir le mot d’ordre du gouvernement «Tolérance Zéro» appliqué en faveur de la manifestation de la vérité sur l’assassinat du président Laurent-Désiré Kabila en poursuivant les enquêtes pouvant déboucher sur un procès véritablement juste et équitable où comparaîtront commanditaires et exécutants», indiquait le communiqué.

Dans une enquête intitulée «Meurtre à Kinshasa. Qui a tué Kabila ?», diffusée le 19 janvier dernier par la télévision publique belge francophone (RTBF), deux anciens proches collaborateurs du défunt président (Abdoulaye Yerodia Ndombasi et Jeannot Mwenze Kongolo) ont clamé l’innocence des personnes condamnées par la Cour d’ordre militaire. Yerodia d’ajouter cependant une phrase pour le moins étrange : «Il faut trouver une solution de rechange pour soutenir que les personnes détenues à Makala ne sont pas coupables.» Le général Nawele Bakongo, alors président de la Cour d’ordre militaire, avait eu ces mots après le prononcé du verdict : «Le procès Kabila n’est pas terminé. Les enquêtes se poursuivent. Il y aura d’autres procès, car on recherche d’autres coupables.» C’était en 2003. Question : Pourquoi la seule évocation de l’idée de réouverture de ce dossier judiciaire provoque-t-elle de l’urticaire?

Baudouin Amba Wetshi

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